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Sylvain Campeau, invité au Festival International de la Poésie
Le 03 octobre 2012 par Hélène Lancial

Le Festival International de la Poésie des Trois Rivières, qui se déroule du 27 septembre au 7 octobre, réunit cette année encore plus de 90 poètes. Parmi eux, Sylvain Campeau, directeur de la Maison de la Poésie, organisatrice du festival, est invité à présenter certaines de ses lectures les 5 et 6 octobre prochain. Ce poète, critique d’art, essayiste et commissaire d’exposition est l’auteur de cinq recueils de poésie. Il nous parle des textes qu’il déclamera durant le festival.



Une entrevue menée par Louis-René Beaudin dans le cadre du 4à6, une émission réalisée par Marie-Ève Pineault


Voici un poème de Sylvain Campeau intitulé Speak void


nous ne sommes pas arrivés à ce qui commence nous continuons à survivre à ce qui ne semble pas pouvoir être
Il fait si mal d’entendre nos mots gourds
battus par un rythme qui n’est plus le nôtre
Vocables malades pour parler bredouille
Et c’est comme…
Et c’est like…
Et c’est genre…
Et c’est swag
Et c’est dead
Mais rien ne vient comme devrait
l’image n’y est pas
Seule loge l’impuissance à dire
quoi c’est que c’est comme…
T’sé veux dire
C’est full compris
Mets-en mais pas trop
Anyway…

Speak void
Nous avons l’ennemi en nous
qui cherche l’inédit
dans le pillage et le plagiat
de la langue envahissante,
espéranto actualisé du commerce
Speak void
Ou disons-le à la mode 101
Parlez néant
Elle qui nous a endormis dans notre assurance
d’être nombreux et célébrés et officialisés
parlant palabres reconnus et normés
affichés sur panneaux-réclames
aux lettres surdimensionnées
avalant l’autre, croit-on, dans l‘affluence
d’une langue établie mais mince
parce que carburant aux hoquets et hochets
de ce qui s’installe en elle de complaisance
dans le petit peloton qui la marmonne
encore

Dieu qu’il est loin le temps de nos parlures
de chaque côté des cléons des clôtures

Langue du vécu collé à l’immédiat
du tollé aigu des egos
Parlons bègue blanc d’Amérique
Je dis qui je suis dans toutes les téléréalités
pavoisant, diaphane, dans la ferveur
de qui veut ses 15 minutes de gloire tabloïd
repris à la une de la convergence identitaire et médiatique

Speak néant
Hablamos nada
Nos mots sont comme nos forêts
fardoche 100 fois reprise
depuis les coupes à blanc
petite broussaille qui fait tonsure
et mime d’arbres et de splendeurs échevelées
nos phrases comme nos rivières
harnachées et endiguées
Il est vrai que, chez nous, lacs et forêts,
plans d’eau et fournée végétales abondent
le sous-sol inondé de richesses telles
qu’on en balafrerait la terre
pour l’ouvrir comme une amante
qu’on croit aimer dans le viol

Nous aurons bientôt, en elle,
trop fait mines de rien
sans retenue et sans pactole
pour alimenter cartels et triades
des énergies et métaux
créant les nouvelles idoles
de la bourse et des marchés mondiaux
Nous adorons trop ces fossiles
qui ressurgissent par forage et pénétration chimique

Nous à qui on avait enseigné
le labeur et le sou durement gagné
dans un misérabilisme catho de rigueur,
nous nageons maintenant dans une plénitude
qui nous endort et nous fait donner tout
Parlez et dites ce que nous sommes
alors qu’il faudrait débusquer
ceux que nous sommes de ne pas être,
débusquer ceux dont nous sommes l’écho
et qui s’effacent
Ce que je suis est
ce que je fuis
(Civis Romanus Sum
Ich bin ein Berliner )
Je suis d’Oka, d’Ekuantishit
Warrior ou Indien blanc
à ne plus savoir
où donner de l’identité!

Je fus esclave
Et je fus maître
oublié l’un et souligné l’autre
à grands traits et manifestes
Je fus surtout
Brûlé à tous les soleils de la Huronie
Et marchand à Michilimackinac
Je suis aujourd’hui
Pour moi-même
L’un et l’autre
tour à tour
à nouveau

Parlons l’ânonnante et molle
langue des adeptes et pratiquants
Sans doute aucun
Nous sommes, voyez-vous, au-delà de toute critique
Car nous venons de si loin en noirceur
que la lumière d’aujourd’hui fait foi de tout
Finis, les fils déchus des vieilles montagnes râpées du nord

Nous croyons en nous-mêmes
discourant, compétents et performants,
la langue à terre
dans le jargon sourd et dur
le phonème ébouriffé à la Godin
qui a tant parlé pauvre pour honorer le pauvre
et déviarger le profiteur

(Parlez beaucoup
parce que je me souviens mal
Ceux qui ont parlé jadis
ne sont plus entendus
Ceux qui ont écrit longuement
sont réduits au silence
enterré par les bruits blancs et acouphènes
de la rumeur continuelle
Littérature obsolète
oubliée par la culture de l’instant
et du cri immédiat
et du chic de circonstance)

Nous avons la fierté d’être si grande
qu’elle peut se passer de toute fondation
Nous sommes
et cela suffit
Nous sommes
encore
à parler seulement

Speak void
Parlez-nous de la charte
et des multidimensions des identités
car nous sommes tous
vengeurs d’avoir cru
si longtemps n’être rien
For service in english, please press 9
Que de politesses!
But it is 9 like 1759
The year New France was lost
9 like 1839
The year lord Durham
Known as Her Majesty’s High Commissioner
Delivered his Report on the Affairs of British North America
Indeed
But it is also 4 like

For service in mandarin please press 4
Nous ne sommes pas
seuls
car tous parlent en nous
et nous étourdissent
Nous avons la foi de tout et de tous
dans la Babel séduisante
de notre terre froide et pourtant amène
Bouche ouverte du Saint-Laurent
sur les découvertes et les arrivées
eau étonnée d’être encore
et de ne pas manquer d’oxygène

Speak void
Et pourtant
L’adversaire est tapi dans la langue même
dans notre parlure pas toujours très propre
tachée de laxisme et de snobisme populacier
Nous sommes simples, directs, sans fioritures
de droiture franche et efficace
Ainsi que nous nous voulons
ni langue de bois ni langue de roi
ne sont pour nous

Speak void
Oui, nous avons l’ennemi en nous
et il a pour nom paresse et complaisance
Nous avons trop émulé les maîtres chez nous
Ceux-là qui ont tant espéré
et espèrent encore
que l’oubli de ce que nous sommes
nous amène à ne plus être tels
que nous pourrions nous vouloir,
émancipés de tout ce que l’on croit posséder
et qui nous possède
depuis la révolution languide
qui nous a donné l’orgueil d’avoir rattrapé
les avoirs nécessaires à notre rédemption sur terre

Allons-nous achever
à nous seuls
le rêve de Durham
si forts de nous
que nous ouvrons la maison à tous vents
et qu’y entre qui veut
et souhaite n’être pas seul parmi nous
Car nous sommes l’avent et l’après de tout peuple
Nous sommes neufs et frais
sur une terre ancienne
d’installation récente
et de colonisation ardue
Nous connaissons le fait d’arriver et d’occuper
un lieu réfractaire
Les autres nous y arrivent
comme nous sommes venus nous-mêmes
migrants de tous les vents et souffles et langues

Et nous savons qu’ils sont nombreux et friands
ceux qui viennent en terre d’ici
devenir nos compagnons et compagnes
Ils veulent de nous
savoir ce dont nous sommes
et nous n’avons rien à leur dire
sinon de nous parler
comme nous leur parlons
Oui, ils nous parlent français
mais de la langue seule
et non du cœur,
eux dont les enfants parlent l’une,
parlent l’autre, sans aller
jusqu’à l’âme d’aucune
Comment pourrait-on le leur reprocher
Car, de nous, ils n’ont eu que la langue à tirer

Speak void
et whatever
la voix de la contrefaçon
le ton phonique et musical
de la disparition

Mourir poliment
ça, nous saurons

Entendons-nous
Nous tolérons trop
en nous déjà
l’ignorance de ce que nous avons été
au profit d’un Eldorado
des ressources gaspillées et du capital ronflant
dans nos rencontres inopinées
au Costco, Walmart, Loblaws, Target bientôt
de nos quartiers et banlieues en bonnes rangées
Comment pourrions-nous enseigner
à ceux qui nous surviennent
ce que nous avons été
quand nous n’en avons plus souvenir
ni mémoire

(Je me souviens
Forget me not
Speak souvenance
et réminiscence ankylosée
patrimoine dispersé
en vente dans tous les bons détaillants
à côté du fleurdelisé
ressorti dans les devantures
à toutes les Saint-Jean)

Bientôt,
nous aurons,
du vierge,
tout incendié
et de nous
tout décompagnonné

et notre terre obligeante
bovidé empanaché et buté
reposera sans nous
dans les mille méandres des eaux
d’où émergeront encore
quelques barrages déconnectés

en plan laissé ce nord pays

 

 


 

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